Il était une fois Moi. Un être humain pas meilleur que les autres mais pas pire non plus. Juste Moi. Le 26 avril 2018 j’ai reçu mon avis de licenciement d’une entreprise de presse réputée… Vingt-deux ans, dix mois et vingt-six jours dans la même boîte…

Je ne voudrais pas vous mettre ce refrain en tête mais je me suis sentie.

Il était une fois une journaliste qui rêvait d’être couturière… On pourrait le résumer ainsi mais ce serait quand même réducteur. Même s’il y a un fond de vrai.

Je suis née à la toute fin des années 60. Neuf mois après Mai 1968. J’aurais aimé que mon histoire débute ainsi : « Ses parents se sont rencontrés dans la lutte et elle a été concue sur des barricades ». Mais non, ce ne fut pas la réalité.

J’ai grandi dans l’Eure, Normandie, dans un petit village de 800 habitants. La Barre-en-Ouche.

La Barre-en-Ouche (27).

A l’époque, Françoise Dolto n’était pas entrée dans tous les foyers, et j’ai poussé comme une herbe folle, dans les champs, les bois et les prés qui agrémentaient mon paysage, en compagnie de mon amie, ma compagne fidèle, ma chienne, ma Cléo. Mais déjà, j’aimais bricoler, construire, bâtir.

Cléo, beauceron, dans notre jardin de La Barre-en-Ouche (27).

J’étais l’aînée, j’avais des capacités, des facilités à l »école, disait-on. Un métier intellectuel m’était donc alloué. Hors de question, dans ces années 80, imaginer un métier manuel (réservé à ceux que la scolarité rebutait). A moi la Voie royale (c’était mon oeuvre au bac français 😉 ). Aux autres, le travail de leurs mains…

J’ai tenté – modestement ou mollement – de lutter. Les barricades sont revenues…

Manif contre le projet de loi Devaquet, 1986, Bernay (27).
J’ai perdu ma voix dans ces manifs contre le projet de loi Devaquet en 1986 au propre comme au figuré. Je suis rentrée dans les rangs… Je me suis juste offert, grâce à cette ouverture, une petite bifurcation dans ma Voie royale : de scientifique, j’ai enfin intégré une filière littéraire juste pour le bac. Maigre victoire.

Je suis devenue journaliste. J’ai adoré ce métier, j’avoue. J’ai fait des rencontres magnifiques. J’ai adoré les gens. Je les adore toujours d’ailleurs. J’aimais prêter mes mots pour conter leur histoire. Puis tout est allé vite, très vite, trop vite avec l’avènement du Net.

On avait plus le temps. Fallait être les premiers. Le meilleur référencement.

J’exècre la compétition depuis ma venue au monde. J’ai arrêté le judo quand il a fallu que je me batte sur le tatami devant un jury. Alors au boulot dans les années 2010-2012, j’ai commencé à avancer à contre-courant. Et c’est très compliqué de nager contre les éléments.

La psy m’a expliqué: « Le burn-out, c’est comme un rouage. Y’a un truc qui frotte. Ce n’est pas si génant au début, on fait avec, puis petit à petit, les dents s’usent et un jour, tout à coup, ça casse ».

C’était le 15 juin 2016. Je venais de démarrer ma journée de travail à 14 h. Tout allait bien. J’avais enfin réussi à manger au resto avec mes copines. On s’était marrées…  Soudain, le côté droit de mon visage s’est figé… au beau milieu d’une phrase. Impossible d’articuler. Sueurs froides, malaise. On pense AVC. Direction le CHU qui prennent le risque d’AVC très au sérieux. Puis au bout de 48 heures seulement, grace à l’IRM, verdict : ce n’est pas un AVC. Paralysie faciale a frigore. Traduction : t’as le visage paralysé mais on ne sait pas d’où ça vient.

Je suis restée un mois et demi bloquée ainsi. Pas jolie, jolie… Je ne publierai pas ici les -très rares- photos de l’époque.

Le diagnotic de burn-out n’a été posé qu’au bout d’un mois et demi, quand j’ai enfin posé la question à mon médecin. Je vous passe la séance anxyoliques que je dois prendre puis que je ne prends pas, puis que finalement je suis obligée de prendre.

Huit mois plus tard, les médocs ont agi. ça va mieux. J’ai des projets : reprendre mon métier de journalste à temps partiel et monter mon élevage de bergers islandais. C’est ma chienne dessous, Mundi de la Vallée de l’or bleu. Ce devait être la première « reproductrice » de mon élevage.

Mundi de la Vallée de l’or bleu.

Mon médecin dit qu’il faut que je commence à me mettre une date de reprise de mon boulot en tête. Je prends rendez-vous avec la médecine du travail pour qu’ils me signent mon retour au travail. Mais deux jours avant… je suis de nouveau hospitalisée au CHU de Caen. Je suis prise en charge dans un état critique. J’ai une tension… nulle, imprenable. Un purpura fulminans « en forme de masque de loup » sur le visage, plus de 40°C de fièvre (mais ça, c’est un détail), 5 000 plaquettes alors qu’il en faut 500 000 ! Je suis en choc septique. Réanimation direct. Mes organes commencent à défaillir, les reins, puis le foie, puis les poumons, puis le coeur lâchent prise jour après jour… On me branche, on me dialyse, on me sonde, on m’intube. Pendant toute cette semaine, j’ai conscience de mourir puis le dimanche, contre toute attente, je me réveille. J’ai soif, j’ai faim, je veux VIVRE !!!

Je refais surface et là je comprend que la vie m’a donné une seconde chance. Ils ont mis six mois à me l’avouer: « Quand vous êtes arrivée au CHU, vous n’aviez qu’une chance sur dix de vous en sortir! ». De mon lit d’hôpital, encore assommée par les médocs, je me fais cette promesse : cette deuxième vie, je ne la gâcherai pas ! J’apprends, en maladies infectieuses, que la bactérie qui a failli me tuer s’appelle capnocytophaga canimorsus. Une bactérie présente normalement dans la flore buccale de 80 à 94% des chiens. Je m’étais « tranché » le doigt avec un couteau à pain et tous les jours, je donnais son traitement, dans le fond de sa gueule, à ma Cali, ma chienne insuffisante rénale. C’est comme ça que la bactérie a pénétré dans mon corps. Double peine. Mon corps me l’a dit. Je ne peux plus être journaliste et je ne pourrais pas être éleveuse de chiens…

Retour au 26 avril 2018. Pendant tous les mois, ceux d’avant la réa pendant le burn-out, et ceux d’après, ceux de la reconstruction (ça a été long…), la couture m’a permis de tenir. Alors évidemment, je sais que c’est ma voie, MA voie royale.

J’ai 49 ans, je ne suis pas débile, je sais bien que la crise gronde dehors. Je tourne le dos à un métier « noble » qui me payait grassement. Je me retrouve au chômage. Mais je me sens à MA place. De toute ma vie, je ne me suis jamais sentie aussi en accord avec moi-même.  Pour les amateurs d’astrologie, je sens que maintenant toutes mes planètes se sont alignées. Je suis là où je dois être. C’est une évidence.

Ce que je crée de mes mains ressemble vraiment à ce que je suis. Je réutilise, je recycle. J’utilise des tissus bio ou oeko-tex sans pesticides. Je ne participe pas au travail des enfants en Asie. Je n’exploite personne. J’essaie, au maximum, de mettre mes idées en accord avec mes actions. Et ça, ça donne un vrai sens à ma vie !